Durant les défilés haute-couture, la soirée de Daphné Guinness fut sans doute un des événements les plus courus. Organisée au Crillon, elle fêtait ses débuts de réalisatrice de cinéma avec "Phénoménologie du Corps". D'une durée d'un peu plus de quatre minutes, cette installation artistique dévoile, par le biais d'un court métrage, "l'histoire de l'âme féminine" en montrant comment les femmes, d'après Guinness, "se déguisent, s'habitent et se réinventent". Parmi les treize personnages, on trouve Eve, Jeanne d'Arc, Marie-Antoinette, Madame Mao, Emily Pankhurst… la liste s'achève par une femme qui ôte sa burka.
Lors de cette soirée, Guinness, vêtue d'une robe argentée, courte et futuriste, dessinée par Alexander McQueen, se montra à la hauteur de sa réputation d'icône de la mode. Ses cheveux blonds veinés de mèches brunes qui faisaient penser à une moufette s'amoncelaient de manière séduisante au-dessus de son visage si souvent photographié, laissant voir son teint pâle et ses pommettes étonnamment saillantes. De gros bijoux en diamants ornaient son torse frêle et pendaient autour de ses poignets tout fins. Et puis, il y avait son cercle d'admirateurs, parmi lesquels Wes Anderson et les légendes de la mode : André Léon Talley et Amanda Harlech. Pourtant, à y regarder de plus près, Guinness paraissait furieusement vulnérable ; une impression renforcée par ses immenses yeux noisette, ses jambes semblables à des pattes de cigogne et une paire de
Louboutin rose métal ridiculement hautes. "Malgré ma réputation de mondaine, déclara-t-elle de son adorable voix douce, là où je suis la plus heureuse, c'est allongée sur mon petit rocher, entourée d'amis."
De fait, il y a ceux qui préfèrent considérer Guinness avec dédain, comme une muse de la mode et une cliente haute-couture, jadis mariée à l'armateur grec Spiro Niarchos. "A bien des égards, je me sens handicapée par mon passé", reconnaît l'aristocrate britannique. Les quelques détracteurs de Guinness ignorent tout de son art de la conversation (elle est étonnamment cultivée et au courant de tout) et de tous ses projets. Cette femme de 40 ans n'a pas seulement produit "Cashback", le court-métrage de Sean Ellis nominé aux Oscars, c'est également une fervente supportrice de l'Almeida Theatre de Londres. "Quand je regarde ma vie, je m'aperçois que c'est toujours l’Art qui m'a rendue la plus heureuse." En avril dernier, elle a vendu ses vêtements et fait don de l'argent récolté à Womankind, l'association
caritative installée à Londres qui se bat pour les droits des femmes dans le monde. Dans le milieu de la mode, elle a influencé McQueen, le photographe Davis La Chapelle et la regrettée styliste Isabella Blow. Parmi ses incursions dans d'autres domaines, citons encore la création de deux collections de chemises blanches pour Dover Street Market et d'un parfum pour Comme des Garçons, qui sortira à l'automne.
"Phénoménologie du corps" est le premier court-métrage d'une série que Guinness souhaite réaliser. "J'ai déjà commencé le storyboard du prochain", dévoile-t-elle. Tourné à Brooklyn, en 16 mm, "Phénoménologie" a été réalisé en trois jours. "C'était très rapide et organic. A l'intérieur de la bulle créative collective, je suis très sûre de moi. J'ai tendance à m'exprimer par fragments, ce qui fonctionne très bien, en fait, quand vous appartenez à une équipe. Inspirée par de vieux films -ses réalisateurs préférés sont, entre autres, Orson Welles, Stanley Kubrick, David Lean, et par le travail du chef opérateur Gregory Crewdson ("Il éclaire les films d'une manière totalement incroyable"), elle décrit ce travail comme "un petit projet", qui lui a fait découvrir qu'elle avait envie de réaliser des films. "Jamais je ne me suis sentie aussi à l'aise."
Guinness, qui joue le rôle de Marie-Antoinette, espère que son film "fera naître quelques questions", mais souligne que "comme tout ce qui est visuel, l'interprétation se trouve dans l'œil de celui qui regarde." Concernant la fin de son film, avec l'épisode de la burka; Guinness dit "qu'il est question du pouvoir de masquer les femmes", et elle demeure frappée par le fait que "une immense partie du monde revient en arrière, alors qu'une autre partie fonce vers l'avant."